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Activité humaine et réchauffement climatique en cause

Arbovirus, un groupe de pathogènes avec du piquant
15 mai 2013 // par Marc-André Sabourin

La saison chaude arrive et, avec elle, une armée de créatures dotées de mandibules, d'yeux globuleux, de dards, de pattes velues, d'ailes et de suçoirs. Comme si leur apparence peu ragoûtante ne suffisait pas, les insectes et les tiques peuvent transmettre en vous piquant une foule de virus, dont certains mortels, nommés arbovirus. Un vrai problème de santé publique, malheureusement encore sous-estimé, s’inquiète Pierre-Yves Lozach, virologiste et professeur au Centre INRS-Institut Armand-Frappier.

 

Avec la croissance constante de l’activité humaine – commerce international, transport, déboisement, exploration de nouveaux territoires –, les arbovirus se propagent. Le professeur Lozach avance même que le Plan Nord, en augmentant l’activité humaine au nord du 49eparallèle, pourrait mener à la découverte et à la propagation de nouveaux pathogènes véhiculés par les insectes et autres arthropodes.

 

Et n’allez pas croire que les arbovirus ne vivent que dans les pays chauds. Au contraire. Bien que le froid ralentisse leur cycle de reproduction, plusieurs ont été colportés par les insectes jusqu’au Canada et même en Antarctique! « Avec le réchauffement climatique, des moustiques se retrouveront de plus en plus souvent dans de nouvelles zones, et avec eux leur cortège de nouvelles maladies », prévient le chercheur. Par exemple, des insectes vecteurs du virus de la vallée du Rift, qui peut causer des fièvres hémorragiques mortelles, se retrouvent désormais dans le sud de l’Europe et au Canada. Pour l’instant, rien n’indique que cette maladie, qui était auparavant confinée à l’Afrique subsaharienne, va traverser l’Atlantique, mais ce n’est pas impossible.

 

Malgré leur potentiel de dangerosité, les arbovirus retiennent peu l’attention du public et des médias comparativement à la grippe aviaire ou au sida. En fait, ils passent souvent sous le radar des médecins. « Ces virus causent généralement de la fièvre et des frissons qui disparaîtront après un moment, note Pierre-Yves Lozach. Si un malade consulte, on croira que c’est la grippe et la maladie ne sera pas diagnostiquée. » Pourtant, des complications peuvent intervenir dans certains cas rares, les symptômes évoluant alors vers des fièvres hémorragiques, des encéphalites, des hépatites fulgurantes ou des paralysies.

 

« À petite échelle, l’impact des arbovirus semble minime », explique le professeur Lozach. Le virus du Nil occidental, par exemple, n’a été identifié que 133 fois au Québec en 2012. Mais si on considère un territoire plus grand, les chiffres grimpent rapidement. Ainsi, dans l’ensemble du Canada, c’est 450 personnes qui ont été infectées. À l’échelle de l’Amérique du Nord, c’est beaucoup plus : 5 837 personnes ont contracté la maladie l’an dernier et 243 en sont décédées. D’où l’importance, croit Pierre-Yves Lozach, d’étudier ce groupe de pathogènes.

Une armée virale qui n’est pas banale

Le groupe des arbovirus comprend plusieurs milliers de membres classés en cinq familles virales. « Arbovirus vient de l’anglais arthropod-borne viruses, explique Pierre-Yves Lozach. Il regroupe tous les virus transmis par les arthropodes, comme les insectes et les tiques. » Les arthropodes infectent l’homme ou les animaux – le bétail, par exemple – principalement par piqûre lors de leur repas sanguin.

 

Avec son équipe, le chercheur étudie l’arbovirus Uukuniemi, qui porte le nom du village finlandais où il a été identifié pour la première fois dans les années 1960. Comme la plupart des arbovirus, il est transmis d’un mammifère à l’autre par la salive de tiques piqueuses. Il n’a cependant jamais causé de maladie à l’homme.

 

Pourquoi s’y intéresser dans ce cas? Parce qu’il s’apparente à plusieurs arbovirus dangereux qui nécessiteraient un protocole de sécurité élevé – douche, combinaison de protection, oxygène –, dispendieux et long à appliquer, explique Pierre-Yves Lozach. L’arbovirus Uukuniemi ne nécessite qu’un protocole de sécurité de niveau 2 – le degré de dangerosité le plus élevé est 4 – permettant ainsi de tester des hypothèses à faible coût avant de les appliquer à d’autres virus.

Course contre la montre

En ce moment, Pierre-Yves Lozach se concentre sur le mécanisme de transmission d’Uukuniemi. Lorsqu'une tique infectée pique une personne, le virus est capturé par les cellules dendritiques, qui sont en quelque sorte des sentinelles du système immunitaire. Leur rôle est de dégrader les corps étrangers, comme les virus, puis de migrer vers les organes lymphoïdes afin de déclencher la production d'anticorps qui va participer à défendre l’hôte.

 

La migration d’une cellule dendritique prend une douzaine d’heures. Loin de rester passif, Uukuniemi profite de cette période pour se reproduire et s’amplifier à toute vitesse. « Lorsque la réaction immunitaire commence, le virus est déjà présent en grandes quantités, précise Pierre-Yves Lozach. Il l’emporte par le nombre. »

 

Pour barrer la route à Uukuniemi – et éventuellement à des arbovirus plus virulents –, le chercheur mise sur un récepteur situé sur la membrane extérieure des cellules dendritiques que son équipe a identifié en 2011. Ce récepteur est utilisé comme capteur par les cellules dendritiques pour reconnaitre des sucres bien particuliers présents à la surface des corps invasifs, comme ceux recouvrant les arbovirus. La cellule laisse alors entrer Uukuniemi par erreur, un peu comme si vous ouvriez un cadenas avec une clé semblable à l’originale. « En ce moment, nous cherchons les autres mécanismes impliqués dans l’entrée du virus à l’intérieur de la cellule », mentionne le professeur Lozach.

 

À terme, la compréhension de ces mécanismes permettrait d’aider à la fabrication d’antiviraux contre de nombreux arbovirus, de contrôler, voire de prévenir des épidémies et, du coup, de piquer les insectes au vif. ♦

 


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© Institut national de la recherche scientifique, 2013 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

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