Logo INRS
English
Version imprimable
Logo Planète INRS

Marie-Soleil Cloutier et la géomatique

Cartographier la santé
3 mai 2011 // par Marianne Boire

Si Marie-Soleil Cloutier était ministre de la Santé, il y a fort à parier qu’elle travaillerait avec plusieurs cartes géographiques épinglées dans son bureau. Car pour cette professeure-chercheure en géographie de la santé au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, les enjeux de santé publique ne doivent jamais être dissociés de leur contexte environnemental.

 

Encore méconnue aujourd’hui, la géographie de la santé est pourtant née au milieu du XIXe siècle lorsque le médecin britannique John Snow a utilisé une simple carte pour identifier la source de l’épidémie de choléra qui sévissait alors dans un quartier de Londres. Après avoir couché sur papier tous les cas de choléra déclarés, il a réussi à identifier la « pompe de Broad Street » comme étant la source d’eau potable contaminée autour de laquelle se concentraient la majorité des cas recensés. Une véritable révolution dans l’histoire de la santé publique et de l’épidémiologie.

 

Plus de 150 ans plus tard, Marie-Soleil Cloutier utilise la même approche géospatiale pour cerner des problèmes de santé. Mais les outils de travail sont aujourd’hui bien plus sophistiqués. Géographe de formation, Marie-Soleil Cloutier a développé une expertise en système d’informations géographiques, une discipline aussi connue sous le nom de géomatique : « La géographie de la santé permet de visualiser et de faire des constats sur des problèmes de santé dans l’espace, explique-t-elle. On peut non seulement faire un diagnostic à partir d’une carte géographique, mais on peut aussi relier dans l’espace des lieux et des aménagements associés à des problèmes de santé. »

 

Le piéton et la rue

Les sujets d’étude ne manquent pas dans le bureau de Marie-Soleil Cloutier, situé sur la rue Sherbrooke à Montréal. Au cours des dernières années, elle s’est notamment penchée à plusieurs reprises sur des enjeux entourant la sécurité des piétons. Après avoir étudié les multiples problèmes que rencontrent les enfants qui marchent pour se rendre à l’école, elle concentre maintenant ses efforts sur la sécurité de tous les piétons, notamment aux intersections en milieu urbain.

 

« Notre idée au départ, c’était de voir si certains types d’intersection sont plus dangereux pour les piétons, souligne-t-elle. Car même si certaines sont mieux aménagées que d’autres, c’est en traversant aux intersections que les piétons sont en danger, et non pas quand ils marchent sur le trottoir. » Pour y voir plus clair, Marie-Soleil Cloutier, en partenariat avec la Direction de santé publique de Montréal et le Centre d’écologie urbaine, a mis sur pied une étude de terrain impliquant la visite de plus de 500 intersections dans les quartiers centraux de Montréal. Tout était noté scrupuleusement : feux de circulation, possibilité de stationner sur le coin de la rue, marquage au sol, largeur du trottoir et de traversée, etc. L’équipe de recherche a par la suite comparé ces données avec le nombre de piétons blessés. Les résultats ont été des plus surprenants : « Mon hypothèse était que les intersections les plus aménagées étaient moins dangereuses pour les piétons, raconte-t-elle. Mais ce qu’on a constaté, c’est tout à fait le contraire : les intersections les plus aménagées sont celles où il y a le plus de piétons blessés. »

 

Parmi les diverses raisons pouvant expliquer ces résultats, Marie-Soleil Cloutier note que les intersections les mieux aménagées sont aussi celles où le flux de véhicules est plus intense. Autre constat désolant : la place du piéton est rarement prise en considération dans les aménagements de ces intersections, qui visent avant tout à bien réguler la circulation automobile.

Géographie du don de sang

Un autre sujet passionne actuellement Marie-Soleil Cloutier : le don de sang. Réalisé en collaboration avec Philippe Apparicio dans le cadre des travaux de la Chaire de recherche sur les aspects sociaux du don de sang, dirigée par le professeure Johanne Charbonneau, ce projet vise à renseigner Héma-Québec sur les différentes caractéristiques des donneurs selon les régions.  Là encore, les résultats étonnent.

 

Première constatation : la population montréalaise donne proportionnellement beaucoup moins de sang que celles des autres régions du Québec. Dans les communautés éloignées, au contraire, les gens semblent beaucoup plus enclins à donner du sang. Que ce soit au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en Mauricie ou en Abitibi, il semble y avoir un effet « régional » quand il est question de fréquence de dons. Cela a amené l’équipe à faire l’hypothèse que le sens de la communauté est peut-être une source profonde de motivation à faire un don de sang.

 

Après avoir dressé ces premières conclusions, Marie-Soleil Cloutier souhaite maintenant approfondir davantage ce sujet de recherche. Un second volet à cette « géographie du don de sang » est ainsi en cours : après avoir réalisé 60 entrevues auprès de donneurs habitant en ville, en banlieue ou en région rurale, elle espère obtenir des données plus précises sur le lien entre l’appartenance territoriale et les habitudes du don de sang. Cette deuxième phase du projet devrait se terminer à l’été 2012.

 

Retour du balancier

Les enjeux géographiques sont-ils suffisamment pris en considération dans les politiques de santé publique ? Peut-être pas, croit Marie-Soleil Cloutier, mais il est clair que l’on assiste aujourd’hui à un retour du balancier. Après avoir connu un déclin important dans la foulée de l’individualisme qui a marqué les années 1980, la géographie de la santé connaîtrait aujourd’hui un nouvel essor et serait de plus en plus utilisée pour combattre certaines problématiques comme la distribution équitable de l’offre de soins ou l’épidémie d’obésité. Avec des idées et des sujets de recherche plein la tête, on peut certainement compter sur Marie-Soleil Cloutier et sa loupe de géographe pour alimenter cette vague de renouveau. ♦

 

PHOTO // Marie-Soleil Cloutier prend la pose dans une rue achalandée du centre-ville de Montréal

 


Vous avez aimé cet article? Partagez-le.

Share

 

Contrat Creative Commons
« Marie-Soleil Cloutier et la géomatique : Cartographier la santé » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2011 / Tous droits réservés / Photo (professeure) © Christian Fleury / Photo (mortaise) © Dreamstime

Articles récents

Urbanisation Culture Société

Webzine

Mieux répartir les brigadiers pour la sécurité des écoliers ...

Webzine

Une diplômée étudie les territoires de la production de « pot » au Québec ...

Webzine

Un diplômé facilite l'innovation canadienne et son exportation ...

Webzine

Des aménagements urbains adaptés aux piétons âgés… et aux autres! ...

Webzine

Surplus et surqualification des travailleurs canadiens en 2031 ...

Webzine

Cohabitation interethnique dans les quartiers de classe moyenne ...