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Des champignons pour protéger les arbres des insectes ravageurs

Chronique d'une mort annoncée
12 juin 2013 // par Bruno Geoffroy

Dans la forêt, la complainte d’un grand mélèze en phase terminale se fait entendre. Entre le bois et l’écorce, la gangrène a pris. Irréversible. Rongé de l’intérieur par un mal minuscule, le patient arboricole mourra debout, asphyxié, avant de s’effondrer. Une agonie causée par le dendroctone du mélèze, un des insectes nuisibles responsables du ravage de milliers d’hectares de forêt chaque année au Canada. Prédateur connu? Aucun. L’approche de lutte biologique préconisée par Claude Guertin, professeur au Centre INRS–Institut Armand-Frappier, pourrait changer la donne. Ses armes de bataille? Des champignons pathogènes capables d’infecter l’insecte tout au long de son cycle de vie – et de le tuer.

 

« Avec le dendroctone du mélèze ou l’agrile du frêne, plus connu, la pulvérisation de pesticides est inefficace. Au stade larvaire, ces insectes se développent sous l’écorce des arbres infestés. Celle-ci leur sert de bouclier. Bien à l’abri dans l’arbre et invisibles de tous, ils creusent des galeries qui empêcheront la circulation de la sève. À terme, l’arbre se dessèche et meurt », explique Claude Guertin. Si l’utilisation d’insecticides systémiques peut être envisagée en milieu urbain, une telle opération sanitaire est impensable en zone forestière. Évidemment.

 

Tel est pris qui croyait prendre

Grâce à l’expérience acquise en forêt où il se rend régulièrement pour ses recherches, Claude Guertin mise plutôt sur des champignons pathogènes pour provoquer une épidémie parmi les insectes, ou épizootie. En pleine nature, cette méthode est radicale. Au contraire des virus ou des bactéries, les champignons n’ont pas besoin d’être ingérés pour rendre malade l’insecte visé. Un seul contact leur suffit pour déposer une charge mortelle sur la carapace de l’insecte et s’introduire dans son organisme avant de contaminer d’autres congénères. « Nos travaux exploitent certains comportements des insectes, afin qu’ils viennent eux-mêmes chercher l’insecticide. On parle d’autocontamination et d’autodissémination de l’agent fongique infectueux », précise le professeur Guertin.

 

Pratiquement, son équipe et lui ciblent les insectes mâles lors de la période de reproduction et installent en prévision leurs pièges d’avril à juin. Un véritable travail de fourmi. « Dans les zones infestées, on les attire vers nos pièges au moyen de phéromones spécifiques à l’espèce. Placés près des arbres, ces dispositifs composés d’entonnoirs empilés dirigent les insectes ailés vers une chambre de contamination. Là, ils traversent une zone tapissée de champignons pathogènes et en ressortent imprégnés.

 

La beauté de la chose? Transmis par contact, le champignon pathogène infectera le porteur mâle. « Nous souhaitons que ces derniers infectent à leur tour les femelles lors de la reproduction ainsi que les œufs de la progéniture déposés par la femelle dans une galerie creusée sous l’écorce des mélèzes », indique le professeur Guertin.

Sélection naturelle

Pour en arriver à un mode d’autocontamination aussi simple que probant, il a fallu constituer une banque de 200 à 300 isolats fongiques potentiellement capables de neutraliser ces insectes. Comment? À l’automne, le professeur Guertin et son équipe prennent la direction de la forêt pour collecter des insectes contaminés naturellement par des champignons. Après isolement et identification des microorganismes en laboratoire, les chercheurs sélectionnent le candidat le plus efficace par une série d’expériences. Un travail fastidieux qui exige de bien connaître le cycle de vie de l’insecte visé et son mode d’interaction avec la plante.

 

Au laboratoire de Claude Guertin, deux insectes-modèles se partagent la vedette lorsque vient le temps de tester un champignon : le dendroctone du mélèze et celui de l’épinette. « Natifs du Québec, ils sont adaptés à nos conditions climatiques, contrairement aux agriles du frêne, explique le chercheur. En plus, ce sont de formidables indicateurs de l’état de santé des conifères utilisés par notre industrie de pâtes et papiers. Dès qu’un arbre est vulnérable (stress hydrique, changement climatique), ces dendroctones l’assaillent. Nous avons sélectionné deux isolats indigènes de Beauveria bassiana, afin d’accroître la probabilité de contact entre l’insecte et le champignon dans son environnement naturel. Et lors de nos essais en laboratoire, une mortalité de 98 % des insectes est observée. Cependant, il est important de choisir un isolat de champignon dont la virulence permettra l’atteinte de notre objectif, et qui sera résistant aux conditions rencontrées en milieu naturel ». Par exemple, les rayons UV détruisent les spores de champignons germant sur l’insecte et empêchent ainsi sa dissémination.

 

« Dans le cas du dendroctone du mélèze, on a une fenêtre d’application relativement réduite. Il faut donc choisir le champignon pathogène de façon à ce qu’il soit efficace durant les 15 jours de vol – le temps de la reproduction – de l’insecte. De plus, on doit considérer la virulence du champignon, puisque pour certains isolats, la mort du mâle survient trop rapidement. De quoi empêcher la contamination des femelles et de la progéniture », explique le professeur Guertin.

Les bactéries, des alliées pour une lutte biologique encore plus précise

« Notre objectif est de ramener la population d’insectes ravageurs à un niveau d’équilibre en minimisant les impacts sur l’environnement. Des microorganismes comme le champignon Beauveria bassiana pourraient nous y aider, indique Claude Guertin. Spécifique, il n’affecte pas les pollinisateurs comme les abeilles et reste efficace de 120 à 140 jours en boisé. Des avantages indéniables par rapport aux insecticides pulvérisés. »

 

Pour le futur, Claude Guertin envisage de déterminer le rôle des différentes bactéries vivant en symbiose avec les insectes ravageurs. En les connaissant plus intimement, il pourra affiner sa sélection d’insecticides beaucoup plus rapidement et piger les plus efficaces dans sa banque de microorganismes. Une lutte biologique encore plus ciblée se profile à l’orée du bois. La traque ne fait que commencer… ♦

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Contrat Creative Commons« Des champignons pour protéger les arbres des insectes ravageurs : Chronique d'une mort annoncée » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2013 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury © Claude Guertin

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