Logo INRS
English
Version imprimable
Logo Planète INRS

Christian Poirier et l’économie créative

Culture sous pression
4 avril 2011 // par François-Nicolas Pelletier

« J’ai vu Jaws à 5 ans et Alien vers 9 ou 10 ans », se rappelle Christian Poirier, professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS. Cette initiation un peu singulière ne l’a pas traumatisé ; au contraire, le cinéma est devenu une « grande passion » pour lui. Mais cette passion n’a jamais été exclusive : la sociologie politique, qu’il a étudiée à l’Université Laval et à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV, arrive ex æquo en tête de liste. Loin de se faire concurrence, ces intérêts lui ont fourni les outils pour suivre les transformations socioéconomiques qui bouleversent le monde culturel et l’ensemble de la société.

 

Christian Poirier souligne que ce mariage d’intérêts n’est pas courant dans les départements de science politique au Québec. Avant d’être recruté par le Centre Urbanisation Culture Société en 2008, il se rappelle en riant qu’à l’Université Laval, son enseignement ne passait pas inaperçu : le cours « Cinéma et politique », qu’il avait expressément créé, abordait le 7e art à partir du socle disciplinaire de la science politique, une approche peu commune dans ce département. Pourtant, il estime que le cinéma est un excellent révélateur social : « Même les films commerciaux peuvent contenir une forte charge identitaire. Les Boys, par exemple, fait référence au référendum de 1980 ! », lance-t-il.

 

Autre exemple, le « récit de l’empêchement » qui caractérisait bon nombre de films québécois des années 1960 et 1970 : plusieurs cinéastes, déçus de voir que leurs rêves d’indépendance ou de socialisme n’aboutissaient pas, ont mis en scène des personnages, et parfois des scénarios entiers, qui faisaient du surplace. La nouvelle génération de cinéastes a fait éclater ce modèle – exit le père absent – et présente des personnages qui ne se caractérisent plus uniquement par l’échec. Les cinéastes, au diapason du reste de la société, ont élargi leurs préoccupations politiques, s’intéressant à de nouvelles questions comme l’environnement.

 

Culture citoyenne

Membre du comité directeur du Laboratoire/Arts et Société/Terrains et Théories (L/AS/TT), Christian Poirier observe d’ailleurs une complexification du rapport entre politique, culture et société. Il note l’émergence de nouveaux groupes, comme Culture Montréal, qui peuvent potentiellement exercer une grande influence sur les politiques culturelles : « Ce genre de coalitions constitue une nouvelle forme de participation civique, qui se distingue à la fois des partis politiques et des groupes d’intérêt en rassemblant autant des créateurs individuels que des grandes entreprises comme le Cirque du Soleil », explique-t-il.

 

Par ailleurs, l’État-nation n’est plus le seul à la barre : « On voit maintenant des entités supra-étatiques, comme l’UNESCO, faire la promotion de la diversité culturelle. En même temps, des entités infra-étatiques, les villes, aspirent à jouer un rôle de premier plan ». Montréal, par exemple, est déterminée à s’imposer en tant que « ville créative » avec des projets comme le Quartier des spectacles. Les tenants de cette approche croient que les artistes et les travailleurs de domaines connexes (les architectes, par exemple) peuvent devenir le moteur économique d’une ville. Christian Poirier reste prudent : « Ce n’est pas une panacée. Plusieurs villes étendent le concept d’économie créative à un point tel qu’il ne veut plus rien dire, affirme-t-il. Mais ça n’empêche pas les villes de l’avoir totalement adopté. C’est l’ère de la “ ville-branding ”, de la ville postindustrielle qui vit au rythme du “ cool capitalism ”. »

Blockbuster et film d’auteur

Christian Poirier, qui est responsable de l’axe « Industries culturelles » au sein de la Chaire Fernand-Dumont sur la culture, note que la culture subit de fortes pressions pour devenir une industrie, voire « les industries culturelles », et pour adopter le langage et les stratégies du capitalisme. Et au croisement des nouvelles pressions technologiques et économiques, la culture est poussée dans deux directions opposées, particulièrement visibles dans le domaine du cinéma : « D’un côté, il y une “ massification ” : à Hollywood, on produit des films de plus en plus coûteux, et au Québec, des films qui se veulent très populaires comme Bon Cop, Bad Cop, remarque-t-il. Mais de l’autre, un grand nombre de petits ou moyens films sont produits afin de capter tous les petits segments du marché des cinéphiles. »

 

Ces deux types de produits culturels peuvent cohabiter sur de nouvelles plateformes Internet, comme dans les sites de vidéo sur demande (Netflix, iTunes, etc.), mais Christian Poirier s’inquiète de la faible présence québécoise : « Nous sommes en retard par rapport au reste de l’Amérique du Nord ou de l’Europe, où il existe des sites spécialisés dans le visionnement de films indépendants. Si on veut que les Québécois aient accès à la diversité du cinéma produit ici, il va falloir agir sur ces nouveaux modes de distribution et de diffusion », avance-t-il.

 

Signe des temps, le distributeur Alliance Vivafilm a conclu une entente avec iTunes qui présente maintenant une sélection de films québécois pouvant être téléchargés temporairement ou achetés. Mais il y a encore du chemin à faire, sans compter que, pour Christian Poirier, « il faut non seulement rendre les produits culturels accessibles, mais aussi utiliser le système d’éducation pour ouvrir les perspectives, pour encourager la curiosité culturelle des jeunes ». Vaste programme ! ♦

 

PHOTO // Christian Poirier avait rendez-vous avec notre photographe devant le mythique Cinéma Beaubien, qui a pignon sur la rue du même nom à Montréal.

 


Vous avez aimé cet article? Partagez-le.

Share

 

Contrat Creative Commons
« Christian Poirier et l'économie créative : Culture sous pression » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. ©  Tous droits réservés, Institut national de la recherche scientifique, 2011 / Photo (professeur) © Christian Fleury

Articles récents

Urbanisation Culture Société

Webzine

Mieux répartir les brigadiers pour la sécurité des écoliers ...

Webzine

Une diplômée étudie les territoires de la production de « pot » au Québec ...

Webzine

Un diplômé facilite l'innovation canadienne et son exportation ...

Webzine

Des aménagements urbains adaptés aux piétons âgés… et aux autres! ...

Webzine

Surplus et surqualification des travailleurs canadiens en 2031 ...

Webzine

Cohabitation interethnique dans les quartiers de classe moyenne ...