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Nicole Gallant et l'engagement politique des jeunes Québécois

Les deux pieds ici, le regard tourné vers l'ailleurs
6 septembre 2011 // par François-Nicolas Pelletier

Nicole Gallant se souvient bien du 21 mars 2009. Elle était à Calgary comme conférencière au congrès national de Métropolis, un réseau de recherche voué à l’étude des migrations et de l’intégration et dont la section québécoise est hébergée à l’INRS. Des collègues l’ont invitée à participer à une manifestation dénonçant une marche de l’Aryan Guard, un groupe néonazi albertain, qui se tenait ce jour-là. Mais en s’approchant des manifestants, elle et ses collègues ont pris quelques instants pour s’assurer qu’il s’agissait du bon groupe, et non des néonazis : « Certains étaient habillés tout de noir, avaient le crâne rasé, et arboraient une posture agressive », raconte la professeure au Centre Urbanisation Culture Société de Québec.


Puis, elle a constaté que le groupe était en fait très « bariolé »; ceux qu’on aurait pu confondre avec les néonazis appartenaient plutôt à des mouvances anarchistes ou skinheads d’extrême gauche. En s’introduisant dans le groupe, elle a aussi vu plusieurs participants se filmer en train de faire du rap ou d’autres performances artistiques. Nicole Gallant a été frappée de voir à quel point les jeunes recouraient à des codes visuels et artistiques pendant la journée. Politologue de formation, elle enseigne au Centre Urbanisation Culture Société depuis 2008. Et dans ses recherches, elle s’intéresse particulièrement aux processus identitaires au sein des groupes minoritaires : les immigrants, les autochtones, les jeunes – d’ailleurs, elle dirige l’Observatoire Jeunes et Société de l’INRS.

S’engager pour la cause
Cette expérience ancrée dans la réalité l’a mise sur une piste de recherche. Au début de 2011, elle a organisé une série d’entretiens avec une vingtaine de jeunes de 18 à 30 ans des régions de Montréal, de l’Outaouais et du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Avec eux, elle a voulu approfondir la place de la culture dans l’engagement politique, en examinant au passage leur sentiment d’appartenance et leurs enjeux de prédilection.

Cette recherche exploratoire sera suivie d’autres entretiens à Québec pendant l’automne 2011, et éventuellement d’une enquête plus large. Pour le moment, Nicole Gallant ne peut pas encore identifier de tendances globales sur l’action politique des jeunes, vu la taille de l’échantillon. Ce petit groupe lui a toutefois permis d’explorer à fond trois formes d’engagement bien ancrées chez les jeunes. La première, qu’elle qualifie de participation « institutionnalisée », caractérise le militantisme au sein d’organisations établies — partis politiques, associations étudiantes, ONG comme Amnistie internationale, etc. La seconde comprend l’activisme marginal, dit « underground », parce que les jeunes se réclamant de ces tendances adhèrent à des sous-cultures fortes et marginales (punk, skinhead, anarchiste). Finalement, un troisième groupe est formé d’artistes dont l’engagement passe par la production et la diffusion d’œuvres de sensibilisation (musique, graffitis, films, etc.).

Sans frontières et solidaires
Si certains s’engagent dans des causes locales comme les associations étudiantes ou pour des causes « nationales » telles la défense du français ou l’indépendance du Québec, les jeunes démontrent des formes d’engagement qui franchissent aisément les frontières. Un des constats majeurs de Nicole Gallant est que plusieurs des codes qu’ils utilisent sont internationaux, que ce soit le hip hop politisé, la culture du graffiti ou les symboles arborés par les skinheads de toute la planète.

Ce constat culturel en rejoint un autre, plus idéologique : au sein de son échantillon, les enjeux qui touchent le plus de militants sont ceux qu’elle qualifie globalement de « solidarité humaine », comme la lutte pour la justice sociale, la lutte contre diverses formes de discrimination (racisme, sexisme, homophobie, etc.) ou la défense des droits de peuples opprimés. Par nature, ces enjeux ont souvent une forte composante internationale. L’environnement, un autre enjeu sans frontières, fait aussi partie des préoccupations principales des jeunes rencontrés.

Ce qui ne veut pas dire que ces jeunes sont des étrangers dans leur propre coin de pays. Sur le plan identitaire, la plupart affichent un fort sentiment d’appartenance au Québec et à la langue française. Pour eux, le Québec est clairement distinct du reste du Canada, notamment sur le plan des valeurs, plus à gauche ici. Sans être nécessairement indépendantistes, certains trouvent même de l’inspiration dans les actions radicales du FLQ. Ainsi, leur recours à des formes d’expressions transnationales et leur intérêt pour les enjeux mondiaux n’évacuent pas leur attachement au Québec.

Un pour tous, tous pour un
Ce « cocktail » n’étonne pas Nicole Gallant. Elle rappelle que la jeunesse contemporaine se caractérise par la singularité des parcours individuels. Les choix d’études, de carrière et de vie sont aujourd’hui déterminés par l’expérience personnelle : les jeunes ne se contentent plus de reprendre le métier de leurs parents ou de faire uniquement ce que la communauté attend d’eux. Cet aspect se retrouve même dans le contexte du militantisme : plusieurs jeunes ont un réseau international lié à leurs affinités idéologiques; ce réseau ne se forme toutefois pas à travers les groupes dans lesquels ils militent, mais plutôt au gré de voyages personnels au cours desquels ils rencontrent d’autres gens de leur âge animés par de semblables idéaux, et avec lesquels ils gardent contact, notamment grâce à des sites de réseaux sociaux.

Malgré la singularité des parcours et l’éclatement de la sphère d’action — « ils passent facilement de l’affaire Villanueva à la cause palestinienne », remarque Nicole Gallant —, l’engagement politique de ces jeunes est authentique. « Il y a cette impression que les jeunes optent aujourd’hui pour des actions purement individuelles, comme être végétalien, acheter localement ou composter, explique-t-elle. Les jeunes que j’ai interviewés avec mon équipe ne rejettent pas ces pratiques, mais leur engagement est véritablement collectif ». Comme quoi chaque génération développe sa propre recette d’action sociale, ni complètement différente ni complètement identique à celle de la génération précédente... ♦

 

PHOTO // Nicole Gallant est photographiée sur un terrain désaffecté de la 3e Avenue dans le Vieux-Limoilou, à Québec.

 


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