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Surplus et surqualification des travailleurs canadiens en 2031

Doit-on revoir nos politiques d'immigration?
26 mars 2014 // par Marianne Boire

Alain Bélanger aime utiliser les chiffres et les outils statistiques pour déboulonner les mythes. Démographe et professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, il s’est demandé si la crainte d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée en raison du vieillissement de la population était fondée. Grâce à un outil de microsimulation raffiné, il a esquissé un portrait de la population active canadienne en 2031. Ses résultats? Une croissance du nombre de travailleurs et un surplus de main-d’œuvre surqualifiée, surtout chez ceux qui sont nés à l’étranger. Des projections surprenantes qui nous amènent à réfléchir sur nos politiques d’accueil et d’intégration des nouveaux arrivants.

 

Les résultats de son étude intitulée The Future Composition of the Canadian Labor Force : A Microsimulation Projections, publiée à l’automne 2013 dans la revue scientifique Population Development Review, contredisent un discours très répandu selon lequel le recrutement d’un nombre croissant de nouveaux arrivants constitue la solution au vieillissement de la population et à la pénurie de main-d’œuvre anticipée. En fait, le Canada devrait pouvoir compter sur 21,5 millions de travailleurs en 2031, ce qui représente une augmentation de 3,9 millions par rapport à 2006 (l’année de référence utilisée par le professeur Bélanger). Nonobstant le vieillissement de la population en général et les départs massifs à la retraite des baby-boomers, la croissance de la population active va surtout s’expliquer par une hausse rapide du nombre de travailleurs détenant un diplôme universitaire; ceux-ci pourraient augmenter au rythme de 3,6 % par année comparativement au nombre de travailleurs possédant un diplôme collégial qui stagnerait pratiquement (hausse annuelle moyenne de 0,2 %) alors que le nombre de ceux qui n’ont qu’un diplôme secondaire ou moins est appelé à diminuer (baisse annuelle moyenne de 1,3 %).

 

Selon l’étude, nous nous dirigeons vers un déséquilibre caractérisé par un excédent de travailleurs éduqués, plus âgés et issus de différentes ethnies. « C’est vrai que nous allons avoir besoin de travailleurs très qualifiés – on a toujours besoin de médecins et d’ingénieurs –, mais la demande en travailleurs moins qualifiés va aussi augmenter, alors que leur nombre va plutôt diminuer. C’est plutôt là que la pénurie va se créer », précise Alain Bélanger.

 

Multiculturelle, la main-d’œuvre canadienne de demain pourrait devoir se contenter d’un emploi en deçà de ses compétences, de sa formation ou de ses aspirations. « On devrait cesser de parler de l’immigration en termes de nombre total de personnes à accueillir par année pour combler nos besoins en main-d’œuvre, avance le professeur Bélanger. L’important, à mon avis, est surtout d’avoir des programmes suffisamment financés pour assurer leur complète intégration. »

 

La microsimulation pour estimer la population

Pour prévoir l’évolution de la main-d’œuvre sur plusieurs années, Alain Bélanger a utilisé un modèle de projection par microsimulation, Demosim. Il s’agit d’un outil qu’il a développé alors qu’il était Chef de l’analyse et de la recherche à la Division de la démographie de Statistique Canada, au début des années 2000. « La microsimulation permet de faire des projections à une échelle beaucoup plus détaillée que les méthodes traditionnelles, qui sont basées sur des données agrégées, comme le taux de fécondité des femmes selon l’âge, explique-t-il. Avec cette nouvelle approche, nous intégrons un grand nombre de facteurs explicatifs que la théorie ou les études empiriques ont mis de l’avant, ce qui nous permet de mieux prédire les comportements sociaux et démographiques des individus. »

 

Prenons un exemple. Avec un modèle de projection démographique traditionnel, la fécondité des femmes demeure fixe, peu importe le niveau d’éducation ou le groupe ethnoculturel. Mais avec un outil de microsimulation comme DemoSim, il est possible d’ajuster ce taux de fécondité en fonction des caractéristiques individuelles et des déterminants théoriques de la fécondité, et ce, afin d’estimer combien chaque femme aura d’enfants en considérant ses propres caractéristiques telles que, par exemple, son niveau de scolarité, son statut d’immigrant, son appartenance à un groupe de minorités visibles ou sa dénomination religieuse. En intégrant une multitude de statistiques issues de plusieurs bases de données (recensement de 2006, enquêtes sociales générales, enquête sur la population active et fichiers administratifs d’immigration), les chercheurs réussissent à faire des projections précises sur un horizon de plusieurs années, des projections qui seraient impossibles à réaliser autrement.

INRS alain bélanger photo christian fleuryINRS Alain Bélanger professeur crédit Christian Fleury

Intégration et surqualification

Le Canada est l’un des pays de l’OCDE où l’on retrouve le plus haut taux de nouveaux arrivants surqualifiés par rapport à l’emploi qu’ils occupent. Au-delà de leur ouvrir nos frontières, encore faudrait-il donc s’assurer de bien les accueillir et de les intégrer au marché de l’emploi, martèle le professeur Bélanger. « Le Canada et l’Australie ont des politiques d’immigration très particulières par rapport à d’autres pays de l’OCDE, explique-t-il. Beaucoup d’emphase est mise sur le capital humain, en particulier le niveau d’éducation, car on cherche à attirer des travailleurs avec de hautes compétences professionnelles. » En principe, l’intention est louable. Mais dans les faits, ces nouveaux arrivants ne réussissent pas tous à trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences, souvent pour des raisons linguistiques, mais également pour d’autres raisons comme la reconnaissance des diplômes étrangers. Dans le cas du Canada et du Québec, Alain Bélanger est d’avis que nos gouvernements auraient tout avantage à réviser les politiques d’immigration pour mieux recruter de nouveaux arrivants avec des compétences professionnelles transférables, ou à les soutenir davantage dans la mise à jour de leur formation et de leurs compétences professionnelles pour éviter de les sous-employer.

 

Faudrait-il songer à encourager les jeunes à s’engager davantage dans des formations techniques collégiales plutôt que dans de longues études universitaires? Préférant ne pas s’engager dans cette direction, le professeur Bélanger se dit toutefois confiant que les individus vont peu à peu s’adapter aux nouvelles réalités professionnelles et se diriger vers des domaines d’études plus prometteurs. ♦

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Contrat Creative Commons« Vers un surplus de travailleurs qualifiés en 2031 : Doit-on revoir nos politiques d'immigration? » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2014 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

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