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Collectes de sang : des chercheurs en sciences sociales étudient l’influence de l’environnement du donneur

Donner son sang, une expérience intime, un geste social
13 novembre 2012 // par Marianne Boire

Malgré les campagnes de sensibilisation et toutes les collectes organisées aux quatre coins de la province, à peine 3 % des Québécois daignent se déplacer pour faire don de leur sang. Pourquoi une telle indifférence? Les travaux menés par les membres de la Chaire de recherche sur les aspects sociaux du don de sang du Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, fondée en 2009 dans le cadre d’un partenariat avec Héma-Québec, ont permis d’identifier certains facteurs culturels et sociaux qui influencent  la décision de partager son fluide vital ou non. Trois ans plus tard, la directrice de la chaire, la professeure Johanne Charbonneau, se réjouit du chemin accompli et déborde de nouveaux projets pour l’avenir. Retour sur une aventure scientifique des plus originales.

 

Johanne Charbonneau trépigne d’impatience cet automne. La raison? La chaire de recherche qu’elle dirige sera l’hôte, en décembre, d’un atelier sur le don de sang qui réunira une trentaine de chercheurs provenant de divers pays. Si la taille de ce rassemblement peut sembler modeste, il faut savoir qu’il s’agit là d’un évènement sans précédent puisque la plupart de ces scientifiques n’ont jamais eu l’occasion de se rencontrer et de partager leurs connaissances. « Les colloques internationaux sur les transfusions sanguines se concentrent habituellement sur les aspects médicaux et cliniques, explique Johanne Charbonneau, et à peine 1 % des participants proviennent des sciences sociales. C’est donc très difficile d’y rencontrer des chercheurs qui s’intéressent aux mêmes thèmes que nous. » Financé à la fois par la chaire et le Conseil de recherches en sciences humaines, cet atelier constitue ni plus ni moins que l’assise d’un réseau de chercheurs en sciences sociales qui abordent le don de sang du point de vue humain, et non médical. Johanne Charbonneau se souvient d’ailleurs qu’elle avait été très étonnée, lors de ses premières études exploratoires sur les aspects sociaux du don de sang, de constater qu’il n’existait aucun réseau de recherche international sur cette thématique, et surtout aucun autre groupe de recherche semblable. Pour cette scientifique chevronnée, forte de 20 ans d’expérience en sciences sociales, c’était du jamais vu!

 

Le tissu social, un facteur clé

Mais en quoi les sciences sociales peuvent-elles être utiles à Héma-Québec dans ses efforts d’approvisionnement de ses réserves collectives de sang? « Dans le passé, les recherches se sont surtout concentrées sur la motivation des donneurs, explique Johanne Charbonneau. On s’intéressait donc à la psychologie individuelle des donneurs. Mais nous, ce qu’on tente plutôt de comprendre, c’est l’influence de l’environnement social – la famille, les groupes de pairs, les communautés – sur les individus. »

 

Parmi les dix projets de recherche ciblés par le Centre Urbanisation Culture Société et Héma-Québec, des chercheurs ont notamment voulu comprendre pourquoi les membres de certaines communautés culturelles, par exemple les Haïtiens et les Chinois, sont moins enclins à participer aux collectes de dons de sang que les Québécois « pure laine ».

 

« La communauté haïtienne a été exclue des collectes de sang dans la foulée du scandale du sang contaminé au cours des années 1980, rappelle Johanne Charbonneau, tout comme les homosexuels et les toxicomanes. Même si cette exclusion n’était pas justifiée, les Haïtiens sont demeurés échaudés, et ça a créé une situation paradoxale. Aujourd’hui, Héma-Québec fait beaucoup d’efforts pour collecter du sang dans cette communauté, notamment pour le traitement de l’anémie falciforme. »

 

Autres cultures, autres mœurs. Chez les Québécois d’origine chinoise, les enjeux sont différents. Dans cette communauté, les personnes âgées de plus de 40 ans sont généralement très réticentes à participer aux collectes publiques de sang, en raison de croyances issues de leur médecine traditionnelle. « En médecine chinoise, on soutient que le sang qui se régénère est de moins bonne qualité que le sang d’origine, précise Johanne Charbonneau, et que la régénération est un processus qui prend énormément de temps. Les gens de cette communauté, surtout les plus âgés, sont donc moins enclins à donner du sang n’importe quand à n’importe qui. Ils ne sont pas portés à devenir des donneurs fréquents, car ils ont l’impression que ça va nuire à leur santé. »

« Le sang n’est vraiment pas une substance comme une autre, poursuit la chercheure. Il vient du corps humain, et est chargé de représentations culturelles, sociales et religieuses. C’est un de nos objectifs, de comprendre comment ces représentations peuvent influencer l’acte de don de sang. »

 

Outre les différences culturelles, les membres de la chaire se sont également penchés sur d’autres thématiques liées au don de sang, comme la perception qu’en ont les jeunes. On l’a aussi analysé sous la loupe de la géographie, entre autres, pour comprendre pourquoi les habitants des régions sont généralement plus enclins que les citadins à donner du sang. (À ce sujet, voir l’article Cartographier la santé sur les travaux de Marie-Soleil Cloutier, publié dans le numéro de mai 2011 du magazine en ligne PlanèteINRS.)

 

Plusieurs de ces sujets seront d’ailleurs abordés au cours de l’atelier international de décembre prochain, au menu duquel on retrouvera quatre grandes thématiques : l’histoire du sang contaminé et la problématique de la rémunération des donneurs, les motivations au don de sang, la diversité culturelle dans le recrutement des donneurs et la gestion des risques.

 

Une collaboration originale

Chez Héma-Québec, l’idée de faire appel aux sciences sociales remonte à 2008. Francine Décary, la fondatrice de l’agence, a eu l’intuition que l’expertise d’un centre interdisciplinaire comme le Centre Urbanisation Culture Société pourrait être utile à Héma-Québec pour développer des projets de recherche sur les aspects sociaux du sang. « C’était une idée visionnaire, raconte Johanne Charbonneau avec enthousiasme. Aucune autre agence d’approvisionnement de sang dans le monde n’avait fait ce genre de démarches. Mais il faut dire que depuis ses débuts, Héma-Québec est reconnue comme une agence qui fait beaucoup d’innovations. »

Officiellement fondée trois ans plus tard, et à laquelle des chercheurs issus d’autres universités se sont ajoutés, la Chaire de recherche sur les aspects sociaux du don de sang s’apprête à clôturer sa première phase d’activités. En parallèle des préparatifs de l’atelier international de décembre, Johanne Charbonneau planche également sur la publication de deux ouvrages. Alors que le premier rassemblera des textes de chercheurs qui travaillent sur les enjeux sociaux du don de sang dans différents pays du monde – une première, encore une fois –, le second sera une synthèse des travaux de la chaire.

 

Et même si cette première phase de collaboration avec Héma-Québec se termine l’an prochain, pas question pour Johanne Charbonneau de s’arrêter là : « Pour nous, c’est une expérience extraordinaire de travailler avec des partenaires issus de différents milieux, par exemple du monde médical, qui ont une tout autre façon de travailler. On a réussi à développer des discussions interdisciplinaires et pour moi, chercheure en sciences sociales, c’est un apport incroyable à ma propre vision de la recherche. » ♦

 


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Contrat Creative Commons« Collectes de sang : des chercheurs en sciences sociales étudient l’influence de l’environnement du donneur : Donner son sang, une expérience intime, un geste social » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2012 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

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