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Richard Shearmur et la géographie économique

L'économie à hauteur d'homme
17 avril 2012 // par François-Nicolas Pelletier

« Localisation, localisation, localisation! » : les agents immobiliers de la langue de Shakespeare connaissent bien cette devise, qui rappelle que l’emplacement d’une propriété est une composante critique de sa valeur sur le marché. Richard Shearmur la connaît bien, lui qui a commencé sa vie professionnelle en Europe comme conseiller en investissement immobilier auprès de grands groupes financiers. Aujourd’hui professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, il la garde toujours en tête : spécialisé en géographie économique, ses travaux montrent en effet que le comportement des entreprises est en partie lié à leur emplacement, et que les politiques de développement économique doivent s’adapter aux réalités géographiques.

 

« L’innovation : source de richesse »?

Un bon exemple est celui de l’innovation. « Plusieurs chercheurs universitaires et les gouvernements tiennent pour acquis que stimuler l’innovation est profitable, qu’elle mène naturellement à la croissance économique »,  explique-t-il. L’intertitre ci-dessus — point d’interrogation en moins — est en effet tiré de la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation 2010-2013. « Cette idée est certainement valable à l’échelle d’un pays, poursuit le spécialiste. Mais quand on étudie les effets de l’innovation sur des territoires plus petits, on voit qu’elle n’a parfois aucun effet sur le  développement régional, et qu’elle peut même lui nuire », affirme-t-il.

 

Résultat paradoxal? Le chercheur donne des exemples de ce qu’il a observé. Une entreprise peut, grâce à ses innovations, étendre son marché à l’échelle nationale ou internationale. Elle doit alors travailler avec de grandes entreprises de distribution ou avec des consultants spécialisés en commerce international. Où sont situées ces ressources? Principalement dans la grande région de Montréal. Une entreprise en région peut donc être forcée d’y ouvrir une succursale pour assurer sa croissance : les nouveaux emplois ainsi créés échappent à la région d’origine.

 

Pire encore, une innovation peut désavantager une région : « Au Saguenay, on a vu des alumineries introduire de nouveaux procédés plus productifs qui ont conduit à des coupures de postes », illustre-t-il.

 

Hors de Montréal, point de salut?

Est-ce à dire qu’il n’y a aucun espoir en dehors de la métropole? Pas du tout. « Il faut toutefois comprendre comment l’innovation se fait dans les régions et comment les aider à en saisir les retombées », soutient Richard Shearmur, qui précise que l’innovation en région se caractérise souvent par l’amélioration de procédés industriels plus que par le développement de produits nouveaux, une réalité qui devrait être mieux prise en compte par les programmes gouvernementaux. Mais surtout, pour aider les régions à bénéficier des retombées économiques liées à l’innovation, « les politiques publiques doivent agir sur des facteurs structurels comme les systèmes de communication et de transport ».

 

Une recherche en cours, qu’il mène pour le compte de Développement économique Canada, l’agence fédérale de développement régional pour le Québec, lui donne des exemples concrets de cette réalité. Il constate que les entreprises en région utilisent de plus en plus Internet : « On a tendance à l’oublier, mais l’Internet à haut débit est assez récent, plus encore dans les régions éloignées ». En quoi est-ce utile pour les entreprises? « Que ce soit pour envoyer des plans techniques, qui devaient auparavant être acheminés par la poste, ou pour échanger avec un consultant par vidéoconférence, l’Internet permet aux entreprises en région d’avoir accès à des compétences complémentaires dans les grands centres, sans avoir à y ouvrir un bureau ou à s’y déplacer constamment, ce qui est coûteux. » En effet, un vol Montréal–Sept-Îles est presque aussi cher qu’un vol Montréal-Paris! Ainsi, des moyens de communication efficaces peuvent faciliter la rétention de travailleurs en régions.

 

Précision chirurgicale

Richard Shearmur travaille habituellement à partir d’enquêtes qu’il mène auprès des entreprises. Mais pour effectuer ses diagnostics, il a besoin d’une précision chirurgicale digne d’instruments au laser… Le LASER (Laboratoire d’analyse spatiale et d’économie régionale) est justement un laboratoire qu’il a contribué à créer dans les murs de l’INRS en 2004. Les serveurs, ordinateurs et logiciels qu’on y trouve permettent de manipuler les données associées aux analyses géographiques : coordonnées précises, distances entre les villes, réseaux d’infrastructures de transport, etc. Tous ces éléments s’ajoutent aux données d’entreprises (taille, revenu, nombre d’employés, etc.) : « Ça nous donne des bases de données de plusieurs millions d’entrées, qu’on doit pouvoir manipuler graphiquement en quelques secondes », explique-t-il.

Ces outils de précision ne doivent toutefois pas faire oublier que l’économie reste une science humaine. Richard Shearmur croit par exemple qu’il faut s’intéresser aux facteurs culturels, qui sont difficiles à quantifier : « Le succès entrepreneurial de la Beauce et de l’Estrie est en partie lié au fait que ce sont des régions agricoles. Les agriculteurs, ce sont des entrepreneurs, explique-t-il. Par ailleurs, à Québec, malgré la stagnation des embauches dans la fonction publique, le succès des entreprises de haute technologie semble avoir créé un climat favorable qui tire tout le monde vers le haut. Mais à Montréal, je crains que les sempiternels débats de gouvernance et l’absence de planification concernant les infrastructures critiques, comme le pont Champlain et son insertion dans le système de transport métropolitain, poussent certains entrepreneurs à baisser les bras et à aller ailleurs », observe-t-il.

 

Ce qui ne serait bon pour personne, évidemment. « Le bien-être de la métropole est intimement lié à celui des banlieues et des autres régions du Québec, et vice-versa », affirme le chercheur, pour qui l’aspect géographique n’est jamais loin… « On ne peut pas laisser tomber une région au bénéfice d’une autre », conclut-il. ♦

 

Photo du haut : En arrière-plan, au loin, le pont Champlain

Photo de gauche : Richard Shearmur se tient à une des extrémités de la structure du pont Champlain

 


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Contrat Creative Commons« Richard Shearmur et la géographie économique : L'économie à hauteur d'homme » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2012 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

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