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Damaris Rose, la géographie urbaine et les politiques de logement

L'embourgeoisement des quartiers pauvres est-il une fatalité?
6 décembre 2011 // par Marianne Boire

Le scénario est maintenant bien connu. De la Petite Patrie à HoMa, à Montréal, tout comme dans le quartier Saint-Roch, à Québec, des citoyens de la classe moyenne redécouvrent des secteurs traditionnellement défavorisés et choisissent de s’y installer. Si ces nouveaux arrivants entraînent souvent avec eux une appréciable revitalisation des quartiers, est-il pour autant inévitable que cette transformation se traduise par un exode des pauvres?

 

Pour Damaris Rose, professeure au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, il est clair que l’embourgeoisement d’un quartier populaire, aussi appelé gentrification, n’est pas une fatalité. Au contraire, les municipalités ont la possibilité de développer des politiques favorisant la mixité sociale afin d’encourager la cohabitation entre les pauvres et les riches dans les quartiers nouvellement revitalisés.

 

Damaris Rose cite en exemple l’actuelle transformation du quartier Downtown Eastside à Vancouver, le plus pauvre du Canada. Encourager la mixité sociale permet ultimement de former un quartier hétérogène habité par des personnes distinctes par leurs revenus et leurs origines. Du coup, on élimine les concentrations extrêmes de populations marginalisées tout en conservant ses habitants moins fortunés par le truchement de nouveaux logements sociaux. Certes louable, ce projet est-il pour autant réaliste? Les résidents mieux nantis qui s’installeront dans ce quartier seront-ils prêts à tolérer la présence de voisins particulièrement démunis et d’un organisme communautaire comme le site d’injection supervisé InSite, justement situé dans ce quartier chaud? Rien n’est moins sûr, et c’est pourquoi nombre d’observateurs suivent avec intérêt l’évolution sociale de ce secteur.

 

De la tolérance zéro à l’acceptation totale

Chercheure de réputation internationale, Damaris Rose s’intéresse au phénomène de la gentrification depuis plus de vingt ans. Elle s’est particulièrement fait connaître pour son analyse du rôle des femmes dans ce processus. Parmi les nombreuses études qu’elle a réalisées, elle s’est notamment intéressée à la tolérance sociale des propriétaires de nouveaux condos dans certains quartiers de Montréal. De cette étude qualitative très détaillée, elle a réussi à identifier quatre profils de tolérance sociale au sein de cette population de « gentrificateurs » : les indifférents, les « pas dans ma cour », les tolérants et les égalitaires.

 

« Le terme “ pas dans ma cour ” est très péjoratif, convient Damaris Rose, et on essaie de l’utiliser de moins en moins dans les études urbaines. La tendance actuelle est davantage d’essayer de comprendre la peur qui habite ces gens et de négocier des compromis favorisant le respect mutuel de toutes les parties. Mais dans mon étude, j’avais recueilli certains témoignages tellement hostiles ou négatifs que j’ai tout de même décidé d’utiliser l’appellation “ pas dans ma cour ” ».

 

Parmi les « tolérants », Damaris Rose a entre autres remarqué que les sujets interrogés manifestaient une certaine ouverture à la présence de la pauvreté dans leur voisinage, mais à condition que cette pauvreté ne soit pas trop apparente. À titre d’exemple, la présence d’habitations à loyer modique était pour eux beaucoup plus facile à accepter si les logements en question ne se démarquaient pas des autres d’un point de vue architectural et esthétique. Quant aux « égalitaires », ils se distinguaient davantage par un discours progressiste ainsi que des valeurs d’équité et de justice sociale. Soucieux des conséquences de leur arrivée sur le quartier, certains d’entre eux avaient même fait le choix d’acheter un condo neuf pour s’assurer que leur présence ne forçait pas le départ de locataires moins bien nantis. Pour Damaris Rose, il est clair que l’ouverture et le degré de tolérance de ces « gentrificateurs » auront un impact important sur le succès de la cohabitation entre ces anciens et nouveaux résidents du quartier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour des politiques rassembleuses

Résidente depuis presque trois décennies du Mile-End, un quartier montréalais qui s’est intensément gentrifié au cours de cette période, Damaris Rose suit de près l’évolution des politiques publiques de la Ville de Montréal. À ce titre, elle souligne que Montréal a depuis longtemps des politiques bien intéressantes pour favoriser d’une part la rétention des couches moyennes, et d’autre part, l’appui au logement social et abordable, même si, comme dans toutes les autres grandes villes, la mixité sociale entraîne des choix difficiles. Dans les politiques de revitalisation des quartiers, faut-il privilégier la rétention des familles avec enfants autrement attirées par les banlieues, ou au contraire investir encore plus dans des projets qui favorisent les ménages à revenus modestes? Est-il possible de concilier les impératifs économiques et augmenter l’assiette fiscale de la Ville sans pour autant que ces choix se fassent sur le dos des pauvres? Damaris Rose croit que oui, et que la Ville de Montréal en a fait la preuve dans certains quartiers. Toutefois, l’arrivée de la gentrification peut avoir des effets négatifs indirects. Par exemple, les personnes âgées ― la professeure a étudié les répercussions de la gentrification sur les aînés dans une autre recherche ― pourraient se sentir de moins en moins chez elles au fur et à mesure que « leurs » petits commerces traditionnels cèdent la place à des boutiques et restaurants « tendance ». En ce sens, il importe que les arrondissements prennent des mesures pour que la gentrification ne soit pas un vecteur d’exclusion sociale des aînés.

 

Parc-Extension : une histoire à suivre

Un prochain défi de taille attend maintenant la Ville de Montréal et il s’appelle Parc-Extension. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la partie sud de ce quartier très pauvre, multiethnique et densément peuplé de nouveaux arrivants présente quelques signes précurseurs de gentrification. Les habitants à faible revenu de Parc-Extension pourront-ils bénéficier des nouveaux projets de développement résidentiels et institutionnels dans ce quartier et aux alentours? Quel sera l’impact de l’éventuelle spéculation entourant le quartier? Seul l’avenir le dira. Chose certaine, pour Damaris Rose, la transformation de Parc-Extension représente une opportunité exceptionnelle, pour la Ville de Montréal, de faire la preuve que ses politiques publiques peuvent contrer certains effets pervers de l’embourgeoisement d’un quartier. ♦

 

PHOTO // La professeure Damaris Rose a été photographiée dans le quartier Mile-End, à Montréal.

 


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