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Mircea Vultur et le rapport au travail des jeunes

La génération Y et le marché de l'emploi : siffler en travaillant
4 octobre 2011 // par Marianne Boire

Indociles, individualistes, opportunistes : les jeunes travailleurs de la génération Y ont le dos bien large depuis quelques années. Mais ce portrait correspond-il vraiment à la réalité de l’ensemble de cette génération? Non, tranche le sociologue Mircea Vultur, car si les jeunes d’aujourd’hui ont effectivement un rapport au travail différent de leurs aînés, ils ne doivent pas pour autant être dépeints comme un bloc monolithique. Et ils sont avant tout le fruit de leur époque.


Professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, Mircea Vultur scrute à la loupe les tendances qui caractérisent le monde contemporain du travail. Responsable de l’axe « Travail et insertion professionnelle » de l’Observatoire Jeunes et Société et codirecteur du comité international de recherche « Sociologie du travail » de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), il s’intéresse tout particulièrement aux différents liens que les jeunes entretiennent avec le travail. Et à plusieurs reprises, il a constaté que le choc culturel entre les générations n’est pas si important qu’on pourrait le croire.

Au cours d’une grande enquête sur les valeurs au travail, réalisée en 2007 et dont les résultats ont été publiés en 2010 dans le livre La signification du travail (Presses de l’Université Laval, collection « Sociologie contemporaine »), Mircea Vultur et son équipe de recherche ont interrogé un millier de Québécois en âge de travailler. Parmi les nombreux constats, ils ont montré que la signification et l’importance que les jeunes accordent à leur travail sont moins influencées par leur âge que par leur niveau d’études, leur appartenance sociale ou leur situation professionnelle. Alors que les jeunes qui occupent un emploi en haut de l’échelle socioéconomique accordent une grande importance au travail et considèrent avant tout l’activité productive comme un moyen de réalisation personnelle,  les jeunes travailleurs situés en bas de l’échelle indiquent le revenu tiré de l’emploi comme finalité principale de leur travail. Même conclusion pour une série d’autres valeurs, comme les conditions matérielles ou la conciliation travail-famille : les jeunes avocats, les cadres ou les professionnels travaillent pour des raisons bien différentes que les jeunes travailleurs d’usine ou les employés de bureau, et leurs aspirations professionnelles divergent tout autant.

Une nouvelle réalité
Malgré ces nombreuses nuances qui distinguent les jeunes travailleurs les uns des autres, force est de constater que de nouvelles tendances s’installent dans le monde du travail, sous la pression des employés issus de la génération Y. Ces derniers seraient notamment moins enclins à occuper un poste bien longtemps, afin de maximiser leurs expériences professionnelles. Au grand désespoir de leurs patrons, qui peinent à renouveler et à garder leur main-d’œuvre.

Faut-il pour autant blâmer les jeunes pour ce butinage professionnel? Certainement pas, croit Mircea Vultur, car c’est le monde du travail lui-même qui exige une plus grande polyvalence de la part des travailleurs de même que des efforts plus soutenus pour maintenir leurs compétences à jour. Et pour s’adapter à cette réalité bien contemporaine, les jeunes n’ont souvent pas d’autre choix que de passer d’un emploi à l’autre. Exit la fidélité à l’employeur, bonjour la liberté!

« De nouvelles relations s’installent entre les jeunes travailleurs et les entreprises, constate Mircea Vultur. Autrefois, on parlait d’un engagement contractuel, aujourd’hui, on est passé à une logique transactionnelle. » Suivant cette nouvelle logique, les jeunes ont appris à tirer leur épingle du jeu en demeurant dans un poste le temps d’acquérir de nouvelles compétences, mais en n’hésitant pas à quitter si d’autres opportunités s’offrent à eux.

Cette indépendance des jeunes travailleurs d’ici n’est toutefois pas le lot de leurs homologues européens, précise le professeur, qui s’est aussi penché sur la question dans une perspective internationale. En effet, le contexte européen ne se prête pas du tout à ce genre de libertinage professionnel, car le marché de l’emploi y est beaucoup plus fermé qu’en Amérique du Nord. Et pour cause : l’embauche y est fortement limitée, car les employeurs craignent d’être pris avec des employés qu’ils ne pourront pas congédier — avec pour résultat que les jeunes qui occupent un emploi n’ont souvent aucune intention de le quitter. Autres contrées, autres mœurs.

Une formation inadéquate
Parmi les autres tendances identifiées au cours de ses recherches, Mircea Vultur soulève tout particulièrement la question de la valeur du diplôme sur le marché du travail et de l’effritement des liens entre la formation et l’emploi. Un exemple éloquent?  Alors qu’un nombre croissant de jeunes occupent un emploi pour lequel ils sont surqualifiés, plusieurs décrocheurs, au contraire, réussissent à se tailler une place confortable dans le monde du travail malgré leur court cheminement scolaire. C’est notamment le cas de nombreux jeunes qui œuvrent dans le domaine du multimédia, qui ont grandi avec un ordinateur entre les mains et apprennent plus tard leur métier sur le tas.

Est-ce à dire que les études n’ont plus la même valeur qu’autrefois? Ici encore, Mircea Vultur se tient loin des positions tranchées. Car s’il est vrai qu’il demeure encore aujourd’hui important de faire des études, le chercheur est d’avis qu’une remise en question du mode de fonctionnement du système d’éducation s’impose. Il s’inquiète notamment que les études universitaires soient encore aujourd’hui survalorisées par rapport aux formations professionnelles et techniques, alors que ces dernières ouvrent pourtant la porte à de nombreuses carrières prometteuses.

Le travail en pleine mutation
Pour Mircea Vultur, ces différents constats nous ramènent à l’idée que le monde du travail est en état de changement continuel, et que tous doivent s’adapter à ce contexte de flux permanent. Si l’époque du modèle fordiste est bel et bien révolue, les jeunes comme les moins jeunes doivent se plier aux nouvelles règles du monde du travail, tout comme les patrons doivent modifier leurs manières de faire. Est-ce à dire que par leur indépendance et leur opportunisme, par leur logique « transactionnelle », les jeunes nous indiquent la voie à suivre? Devrons-nous tous apprendre à siffler un peu plus en travaillant? Le débat est lancé… ♦

 

PHOTO // Spécialiste de l'insertion professionnelle et du rapport au travail des jeunes, le professeur Mircea Vultur est photographié chez iXmédia, une agence Web dont les bureaux ont pignon sur rue dans le « nouvo » quartier St-Roch, à Québec. PlanèteINRS.ca remercie iXmédia, en particulier son président, Carl-Frédéric Decelles, ainsi que les employés figurant sur la photographie, pour leur chaleureux accueil.

 


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« Mircea Vultur et le rapport au travail des jeunes : La génération Y et le marché de l'emploi : siffler en travaillant » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2011 / Tous droits réservés / Photo © Christian Fleury

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