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André Lemelin et la modélisation économique

La juste équation
13 mars 2012 // par François-Nicolas Pelletier

Le printemps annonce la saison des budgets : très bientôt, les gouvernements du Québec et du Canada dévoileront leurs plans respectifs. Si les individus et les entreprises attendent de voir comment leur niveau d’imposition sera affecté, ou à quels services ou subventions ils auront droit pour planifier leurs propres finances, le problème est autrement plus complexe pour les gouvernements. Ils doivent tenter de prévoir avec le plus de précision possible l’impact de leurs décisions sur les familles, les différentes industries, et sur l’économie en général. C’est le genre de questions qui passionnent André Lemelin, économiste et professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS. Grâce à son expertise, il a pu donner un fier coup de main au gouvernement du Québec sur ce délicat sujet.

 

À la demande du ministère des Finances du Québec, André Lemelin a en effet développé, avec son collègue Bernard Decaluwé de l’Université Laval et en collaboration avec l’Institut de la statistique du Québec et le Ministère, un imposant modèle qui vise à simuler l’impact des actions gouvernementales sur l’économie. Le résultat de cinq années de labeur, qui l’a occupé au début des années 2000, a été couronné de succès : le modèle a été adopté par le Ministère, qui l’utilise désormais sur une base régulière, y compris en cette période d’élaboration du budget.

 

Ce que disent les chiffres

Développer un tel outil « à la fine pointe de la méthodologie, encore aujourd’hui, précise le professeur, est une tâche considérable, car le modèle peut faire intervenir entre 70 000 et 100 000 équations selon les besoins ».

 

Comment fonctionne ce colosse? La première étape consiste à construire des équations qui représentent le mieux possible le comportement des différents acteurs économiques. On y ajoute alors des données réelles tirées des bases de données des organismes statistiques. On peut ensuite modifier à loisir les paramètres en fonction de ce qu’on veut étudier. Par exemple, si on augmente la taxe de vente, comment pourraient réagir les familles? Et les PME? Les entreprises de services seront-elles plus affectées que les entreprises manufacturières? Les particuliers vont-ils consommer moins, ou plutôt décider de réduire leur épargne? Et surtout, quel seront les effets de l’interaction entre toutes les composantes de l’économie?

 

Pour André Lemelin, « un modèle est comme un automate qui reproduit certains mouvements du corps humain : on peut actionner un bras ou une jambe pour observer le résultat, mais il ne faut jamais oublier qu’un modèle n’est pas la réalité : dans l’interprétation des résultats, on doit respecter les principes épistémologiques du “ bon usage ” ».

 

Cette rigueur scientifique l’a rapidement conduit à une autre collaboration d’importance, cette fois-ci avec l’Institut de la statistique du Québec. Dans ce cas, le défi était d’estimer le produit intérieur brut (PIB) des régions administratives et des régions métropolitaines de recensement (les principales zones urbaines du Québec). On entend parler du PIB presque quotidiennement, et pour cause : c’est la mesure de la production totale de biens et de services d’une économie ou d’un secteur industriel particulier, sur un territoire donné, une fois qu’on a éliminé les doubles comptages. Par exemple, quand on calcule la production d’une usine de meubles pour le PIB, il faut soustraire la valeur du bois utilisé pour la fabrication, sinon ce bois serait comptabilisé deux fois.

 

Pour les élus régionaux, comme les municipalités régionales de comté ou les conférences régionales des élus, cette information est essentielle : elle permet de mieux planifier le développement économique de leur coin de pays. Auparavant, ces données n’existaient pas à si petite échelle : André Lemelin a donc développé une méthode d’estimation en croisant différentes bases de données. « Nous sommes à l’avant-garde dans ce domaine, mentionne le chercheur. Avant nous, seule l’Union européenne avait produit des statistiques régionales de qualité. Même le Bureau of Economic Analysis des États-Unis a développé sa propre méthode après nous. » Et ces données ne servent pas qu’aux élus régionaux : aujourd’hui, tous les Québécois peuvent voir le résultat de ce travail et connaître le PIB de leur région sur le site Web de l’Institut de la statistique du Québec. Ceux qui veulent aller plus loin peuvent même connaître le PIB de leur région par industrie, un niveau de raffinement assez avancé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une question d’interprétation

André Lemelin s’attaque aussi à sujets plus spécifiques. Il y a quelques années, il a participé à une étude qui visait à déterminer si la généreuse politique du gouvernement québécois concernant le remboursement des médicaments brevetés générait suffisamment d’emplois et d’investissements de la part des compagnies pharmaceutiques pour justifier les coûts plus élevés que cette politique imposait au système de santé. À l’époque, cette étude, menée avec le modèle économique développé pour le ministère des Finances, concluait que oui, « mais c’était un résultat assez serré, dit-il. Aujourd’hui, je pense qu’on arriverait à des résultats différents. »

 

Il a aussi travaillé pour une ONG qui voulait évaluer l’impact d’un projet de développement touristique : « Dans ce cas, ils n’ont pas tellement aimé le résultat, parce que je concluais que leur projet n’aurait pas de retombées économiques majeures », raconte-t-il. À ce sujet, il est assez critique de ce qu’on lit parfois dans les médias : « Quand une organisation affirme que telle industrie ou tel événement génère d’importantes retombées économiques, la prudence méthodologique est parfois laissée de côté. C’est notre rôle, en tant qu’universitaires, de rester rigoureux dans nos analyses. »

 

André Lemelin applique aujourd’hui ses méthodes de modélisation économique à l’échelle mondiale. Avec ses associés du réseau Politique économique et Pauvreté (PEP), il a développé une famille de modèles économiques qui sont mis gratuitement à la disposition de la communauté scientifique. Ses travaux en cours visent à évaluer l’impact des règles de commerce international sur les agriculteurs en Afrique. À ce sujet, il collabore avec un institut basé à Washington, l’International Food Policy Research Institute (IFPRI). « Je me suis toujours senti une responsabilité de partage », explique celui qui, longtemps, a siégé au conseil d’administration d’Oxfam-Québec. Il a aussi formé des économistes en Amérique latine (Costa Rica, Honduras et Mexique) dans les années 1990-2000.

 

André Lemelin reste donc très actif — il se rend au travail à vélo dès que le temps le permet — alors qu’il aurait pu prendre sa retraite depuis quelques années déjà. Qu’est-ce qui le pousse à continuer? « J’ai du fun à travailler, et en plus, ce que je fais est socialement significatif », lance-t-il, le regard allumé. ♦

 


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