Logo INRS
English
Version imprimable
Logo Planète INRS

Myriam Simard et la néo-ruralité au Québec

Le nouveau retour à la campagne
15 mai 2012 // par Marianne Boire

À l’instar des hippies qui se sont exilés dans les campagnes au cours des années 1960 et 1970, les citadins sont aujourd’hui nombreux à déménager leurs pénates en milieu rural au nom d’une meilleure qualité de vie. Assiste-t-on à une répétition de l’histoire? Et quel est l’impact de cette nouvelle migration? Première chercheure québécoise à analyser globalement ce phénomène en pleine émergence, Myriam Simard, professeure au Centre Urbanisation Culture Société, observe avec intérêt l’intégration de ces néo-ruraux à leur société d’accueil.

 

Il y a maintenant près de trente ans que Myriam Simard fréquente la petite communauté d’Abercorn, dans les Cantons-de-l’Est. Alors qu’elle y passait auparavant ses fins de semaine et une grande partie de ses étés, elle a décidé il y a quelques années de s’y installer en permanence. Un parcours typique, en somme, de celui de bien de ces « néo-ruraux » qui vivent aujourd’hui à la campagne, mais dont l’arrivée massive ne se fait pas sans heurts.

 

Voitures luxueuses, restaurants huppés, épiceries fines : Myriam Simard a remarqué au fil des ans que le paysage socioéconomique des villages de sa région d’accueil se transformait rapidement. Curieuse de mieux comprendre ce phénomène social qui se déroulait sous ses yeux, elle a commencé à s’interroger sur les différents impacts de cette migration citadine. À sa grande surprise, elle a constaté qu’aucun chercheur québécois ne s’était encore penché de façon approfondie sur la question. Une occasion en or, pour cette sociologue et anthropologue, de défricher un tout nouveau champ de recherche.

 

Après avoir réalisé une première étude exploratoire pour documenter le phénomène dans sa région, Myriam Simard a mis le cap sur l’Europe où elle a entrepris une année de recherches sur la néo-ruralité en France et en Écosse. L’objectif de cette épopée : valider ses intuitions en comparant les néo-ruraux québécois avec leurs homologues français et écossais dont le parcours avait déjà fait l’objet de plusieurs études scientifiques. À son retour au pays, la chercheuse avait tous les outils en mains pour entreprendre une étude systématique sur la néo-ruralité typiquement québécoise. Pour en établir un portrait satisfaisant, elle a choisi de cibler deux MRC bien différentes — la MRC de Brome-Missisquoi, en Estrie, et la MRC d’Arthabaska, dans le Centre-du-Québec — et de scruter à la loupe toutes les facettes de l’intégration des anciens citadins qui avaient choisi de s’y installer. « Je voulais vraiment dresser un portrait global de l’incidence des néo-ruraux sur la ruralité, explique-t-elle, et non pas seulement me concentrer sur leur impact économique et démographique qui sont souvent les seuls impacts étudiés. »

 

Rats des villes et rats des champs

Parmi ses nombreux constats, Myriam Simard a découvert que le parcours des néo-ruraux qui choisissaient de s’installer dans la MRC de Brome-Missisquoi était bien différent de ceux de la MRC d’Arthabaska. Alors que les premiers sont davantage des retraités à la recherche d’un milieu de vie tranquille, les seconds sont plutôt des jeunes familles en quête d’emploi et d’un lieu sécuritaire pour y élever leurs enfants — car cette région est reconnue pour son essor économique. Mais au-delà de ces distinctions locales, tous aspirent à une qualité de vie accrue et à une plus grande proximité avec la nature. Les jeunes veulent avant tout un meilleur équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie familiale.

 

Mais quels que soient leurs profils ou leurs motivations, les néo-ruraux ont un impact important sur leurs communautés d’accueil. Ils contribuent ainsi au maintien des écoles, bureaux de postes et commerces locaux. En outre, ils suscitent la création d’une panoplie de nouveaux services pour répondre à leurs besoins, tels les services de construction et d’entretien résidentiels. Par leur scolarisation élevée et leurs expertises diversifiées, ils viennent également enrichir leur nouveau milieu. Cependant, certains effets pervers se manifestent, en particulier dans la MRC de Brome-Missisquoi, car ils contribuent notamment à faire grimper les prix des terrains et des propriétés, ce qui ne fait pas que des heureux, il va sans dire. Les jeunes natifs et les moins nantis de cette région sont d’ailleurs nombreux à déplorer qu’ils n’ont plus les moyens d’y acheter une terre ou une maison, depuis que les « riches » de la ville ont envahi le marché.

 

Parallèlement, les néo-ruraux peuvent importer certaines habitudes urbaines en cherchant à s’approvisionner en biens et services qu’ils avaient autrefois l’habitude d’acquérir en ville. C’est ainsi que les petits marchés d’alimentation locaux sont peu à peu remplacés par des supermarchés ou des épiceries fines, ou que les casse-croûte d’antan cèdent la place aux restaurants plus huppés dans la MRC de Brome-Missisquoi. Tous des signes de ce que Myriam Simard a identifiés comme des manifestations de « l’embourgeoisement rural », bien documenté par les Britanniques depuis les années 1990, et qui devient de plus en plus manifeste dans certaines campagnes au Québec.

 

Autre sujet de tension entre ruraux d’origine et néo-ruraux : l’environnement. Alors que les premiers sont nombreux à souhaiter que leur région natale se développe davantage sur le plan économique — quitte à sacrifier quelques hectares de forêt — les nouveaux citadins sont au contraire très nombreux à défendre bec et ongle cette nature qu’ils considèrent menacée. Mais là encore, on ne peut généraliser, car des alliances peuvent se tisser entre anciens et nouveaux ruraux pour sauvegarder les richesses environnementales.

Une « rencontre timide »

En dépit de ces sujets de tension, Myriam Simard a tenu à nuancer le portrait de cette rencontre entre les néo-ruraux et les natifs de ces régions : « Je voulais aller au-delà de la vision de conflits que j’avais beaucoup retrouvée dans la littérature sur la néo-ruralité française, explique-t-elle, car ma recherche exploratoire m’avait permis de constater qu’il y avait des espaces de collaboration entre ces deux populations et que des solidarités pouvaient émerger. »

 

Les néo-ruraux jouent notamment un rôle très actif dans la revalorisation du patrimoine historique et architectural local. En achetant et rénovant des vieilles propriétés typiques de la région, par exemple, ils contribuent à redorer la valeur touristique de leurs villages, tout en redonnant un essor important à l’industrie locale de la rénovation.

 

Dans la sphère culturelle, de nombreuses réalisations témoignent également du succès de la collaboration entre les néo-ruraux et les natifs de la MRC de Brome-Missisquoi. Parmi ceux-ci, Myriam Simard cite l’exemple de la salle de spectacle Cœur-du-village à Sutton pour laquelle de nombreux citoyens — ruraux d’origine et néo-ruraux confondus — travaillent bénévolement. « Beaucoup de retraités qui viennent s’installer dans cette région ont eu une carrière dans le milieu culturel, souligne la professeure Simard. Et quand ils s’impliquent dans le développement culturel de la région, ils utilisent leurs réseaux à Montréal et en font bénéficier leur région d’accueil. »

 

« C’est sûr qu’au départ il y a une méfiance réciproque, reconnaît la chercheure, mais au fil de leur collaboration pour un objectif commun, les clichés et les préjugés s’estompent. Les gens apprennent à se connaître et peuvent établir des liens véritables d’amitié. Une nouvelle mixité sociale et culturelle est en train de se créer. » Reprenant une expression utilisée dans la thèse de Laurie Guimond, étudiante au doctorat et coordonnatrice du Groupe de recherche sur la migration ville-campagne et les néo-ruraux qu’elle a mis sur pied à l’INRS,  Myriam Simard précise qu’il s’agit d’une « rencontre encore timide », mais tout de même bien réelle.

 

Un thème de recherche en plein essor

Preuve que le sujet est d’actualité, la Revue canadienne des sciences régionales va publier prochainement, à la fin mai, un numéro spécial offrant un bilan et un regard croisé entre la situation de la néo-ruralité en France et au Québec*. Sollicitée pour piloter cette édition, Myriam Simard y voit le signe d’un réel intérêt pour ce nouvel axe de recherche puisque ce sera la première fois, dans la Belle Province, que ce sujet sera ainsi traité dans une revue académique.  

 

Et pour que ces fructueuses connaissances ne demeurent pas seulement dans les mains des érudits, Myriam Simard souhaite qu’elles puissent être utilisées par les dirigeants des municipalités rurales afin de favoriser une meilleure intégration des néo-ruraux à leur nouveau milieu de vie. Meilleures politiques d’accueil, jumelage entre locaux et nouveaux arrivants, mesures d’encouragement à l’achat local, projets communs de revitalisation : tous des petits gestes, certes, mais qui peuvent faciliter une intégration réussie. Reste maintenant à voir si ces gestes d’accueil porteront fruit. Une chose est certaine : Myriam Simard veillera au grain et continuera de suivre à la loupe l’évolution de la néo-ruralité québécoise. ♦

 

* Les nouveaux ruraux dans les campagnes au Québec et en France : impacts et défis /Newcomers in rural areas of Quebec and France: impacts and challenges, Vol. XXXIV | numéro 4 |2011 | Directrice invitée - Guest Editor : Myriam Simard, INRS. Ce numéro sera disponible à la fin mai sur le site web de la revue.

 


Vous avez aimé cet article? Partagez-le.

Share

 

 

 

Contrat Creative Commons

 

« Myriam Simard et la néo-ruralité au Québec : Le nouveau retour à la campagne » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2012 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

Articles récents

Urbanisation Culture Société

Webzine

Mieux répartir les brigadiers pour la sécurité des écoliers ...

Webzine

Une diplômée étudie les territoires de la production de « pot » au Québec ...

Webzine

Un diplômé facilite l'innovation canadienne et son exportation ...

Webzine

Des aménagements urbains adaptés aux piétons âgés… et aux autres! ...

Webzine

Surplus et surqualification des travailleurs canadiens en 2031 ...

Webzine

Cohabitation interethnique dans les quartiers de classe moyenne ...