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Plus de 50 ans de carrière pour le physicien des plasmas Tudor Wyatt Johnston

Lettres à un jeune scientifique
13 novembre 2012 // par Marianne Boire

Pour le commun des mortels, les recherches de Tudor Wyatt Johnston relèvent du domaine de l’incompréhensible ou de la science-fiction. Et pourtant, le parcours de cet éminent physicien, reconnu comme un des plus grands spécialistes de la physique des plasmas au Canada, est un passionnant cours d’histoire scientifique qui a pour toile de fond deux grands rêves ayant marqué le 20e siècle : l’exploration spatiale et la fusion nucléaire comme inépuisable source d’énergie. Tout récemment nommé professeur émérite par l’INRS pour sa contribution exemplaire au Centre Énergie Matériaux Télécommunications, Tudor Wyatt Johnston nous reçoit dans sa maison des Cantons-de-l’Est, où il vit paisiblement ses années de retraite avec la sérénité du devoir accompli. Rencontre avec un homme de science exceptionnel.

 

Montréal, 1958. Fraîchement diplômé de l’Université de Cambridge d’où il rapporte un doctorat en génie physique, le jeune Tudor Wyatt Johnston est recruté par le laboratoire montréalais de RCA Victor, alors situé sur la rue Lenoir dans le quartier Saint-Henri. Surtout connue pour ses tourne-disques, transistors et téléviseurs, la compagnie mène pourtant des travaux de plus grande envergure, mandatés par les armées canadienne et américaine. Contexte de guerre froide oblige, les dirigeants politiques de l’époque sont préoccupés par les missiles, les armes nucléaires et l’exploration spatiale, et de nombreux scientifiques sont sollicités pour participer à ces efforts nationaux.

 

Pour sa part, le jeune Johnston est mis à contribution pour son expertise en physique des plasmas. L’étude du plasma, souvent défini comme le quatrième état de la matière, était alors un domaine émergent, mais crucial à plusieurs aspects de l’exploration spatiale : « Durant cette période, nous étions préoccupés par la formation de plasmas autour des sondes spatiales lors de leur retour dans l’atmosphère, raconte Tudor Wyatt Johnston. C’est un phénomène qu’on avait tout d’abord observé avec les missiles et qui nous a amenés à nous inquiéter du phénomène de black-out avec les futures navettes spatiales — soit une perte totale de communication avec l’équipage de la navette lors de son retour dans l’atmosphère. C’est un phénomène auquel on s’est finalement habitué et qui perdure encore puisqu’on n’y a jamais trouvé de solution, mais autrefois, ça nous préoccupait beaucoup. » Parmi les multiples projets de recherche sur lesquels il est appelé à travailler, Tudor Johnston collabore notamment au développement du satellite canadien Alouette 2 envoyé dans l’espace par la NASA en 1965.

 

L’âge du laser

Quelques années plus tard, Tudor Wyatt Johnston quitte le monde industriel pour se consacrer à la recherche universitaire. Il met le cap sur l’Université de Houston, où il collabore à des projets de la NASA sur la physique et la simulation des plasmas dans l’espace. « Les plasmas sont des milieux fascinants parce qu’il en existe partout, explique-t-il avec enthousiasme. On a des plasmas partout dans l’espace, à la surface du Soleil, entre les planètes, dans les éclairs. C’est vraiment fascinant. »

 

En 1973, de retour au Québec pour des raisons familiales, il est recruté par les dirigeants du centre INRS-Énergie tout nouvellement créé afin de participer à la mise sur pied du programme interaction laser-matière. Ici encore, il travaille sur la physique des plasmas, mais cette fois à une toute petite échelle : « Dans ma carrière, j’ai eu l’occasion de travailler sur des plasmas de toutes les densités, de 8 électrons par centimètre cube à 1021  électrons par centimètre cube, raconte-t-il avec un brin d’amusement dans les yeux. C’est un changement d’échelle considérable, mais toujours avec les mêmes concepts de base. » 

 

Parmi les très nombreux projets de recherche qu’il met en branle ou auxquels il participe activement – souvent en collaboration avec de prestigieux laboratoires internationaux –, le professeur Johnston s’intéresse tout particulièrement à la fusion nucléaire, un processus qui permettrait éventuellement de créer de l’énergie de manière beaucoup plus propre que la fission nucléaire. À ce chapitre, il travaille notamment sur l’étude du déclenchement de la foudre par laser, un projet conjoint de l’Institut de recherche d’Hydro-Québec et de l’INRS-Énergie et Matériaux sous la responsabilité du professeur Henri Pépin. Très actif sur la scène internationale, il contribue également à plusieurs projets de recherche du Lawrence Livermore National Laboratory, reconnu comme le plus grand laboratoire au monde dans le domaine de la fusion par confinement inertiel.

 

En complément de ces activités de recherche au cours desquelles il se bâtit une réputation internationale, le professeur Johnston s’implique activement dans plusieurs associations scientifiques comme l’American Physical Society, dont il est l’un des rares Fellows canadiens, et ce, depuis 1968. Il œuvre également dans le milieu de l’édition scientifique, en occupant par exemple le poste d’éditeur associé de la plus prestigieuse revue spécialisée en physique, la Physical Review Letters, de 2000 à 2006.

Tudor Wyatt JohnstonTudor Wyatt Johnston

Lettres à un jeune scientifique

Officiellement à la retraite depuis 2010, Tudor Wyatt Johnston vit maintenant au rythme de la nature, aux côtés de son épouse et des nombreux animaux qui leur tiennent compagnie. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, sa retraite professionnelle n’est pas synonyme de retraite intellectuelle; son implication dans la communauté scientifique demeure malgré tout fort active, entre autres lorsqu’il joue le rôle d’arbitre dans la publication d’articles scientifiques. Il cogite de plus la nouvelle édition du livre Survival Skills for Scientists, en collaboration avec le professeur Federico Rosei.

 

Dans cet ouvrage initialement publié en 2009, les deux physiciens partageaient avec la relève scientifique actuelle les fruits de leurs expériences respectives. Tout en s’amusant du fait qu’il s’agit là de préceptes qu’il n’a souvent pas suivis lui-même, Tudor Wyatt Johnston considère néanmoins qu’il est important que les jeunes chercheurs puissent bénéficier de l’expérience de leurs aînés pour bien planifier et développer leur carrière scientifique. Il tient d’ailleurs à ce que la prochaine édition soit bonifiée d’un chapitre consacré à la réalité des jeunes femmes qui œuvrent dans le domaine de la recherche.

 

« Les jeunes d’aujourd’hui auraient tout avantage à diversifier leurs champs de recherche, soutient l’homme de science avec philosophie. Car si je fais partie d’une génération qui a bénéficié d’un âge d’or de la recherche scientifique, la situation est différente aujourd’hui et il est plus difficile de travailler toute sa vie sur le même sujet. Mais c’est un paradoxe, car en même temps, pour se démarquer dans un sujet spécifique, il est important d’y consacrer beaucoup de temps et d’énergie. »

 

Douce ironie de la science, nombre de problèmes sur lesquels le professeur Johnston se sera penché au cours de sa carrière qui s’étire sur plus d’un demi-siècle demeurent entiers. Assistera-t-il de son vivant à l’aboutissement de la quête pour la fusion nucléaire comme source d’énergie? Rien n’est moins sûr, reconnaît-il avec lucidité… Mais le savant sait aussi se faire philosophe : « Même si les problèmes ne sont pas réglés, on aura fait de belles choses en route! » ♦

 


 

VIDÉO HOMMAGE AU PROFESSEUR ÉMÉRITE TUDOR WYATT JOHNSTON PROJETÉE LORS DE LA COLLATION DES GRADES 2011-2012 DE L'INRS, QUI A EU LIEU LE SAMEDI 3 NOVEMBRE 2012 AU PALAIS MONTCALM À QUÉBEC

 

 


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